Derrière le rideau, il faut essayer de faire le vide. Ne pas penser. Dans quelques instants, tout va commencer. Ecouter l’introduction en attendant l’entrée en scène. La première entrée en scène crée la relation avec le spectateur ; cette relation pourra évoluer tout au long de la représentation mais l’impression laissée par ce premier contact demeurera indélébile. Tout commence avec cette première entrée. Je ne peux pas être troublé par la réaction de mon partenaire ou des spectateurs, qui n’auront par définition pas encore réagi. Je ne peux pas être pris dans le feu de l’action qui n’a pas commencé. Je n’ai pas le droit au trou de mémoire que j’aurais eu tout le temps de combler préalablement. Aucune place pour l’improvisation, je n’ai pas le droit de rater cette entrée. Ne pas penser.
Et si la suite ne se passait pas bien, serais-je plus excusable ? Si on venait à me reprocher mon piètre talent de comédien, devrais-je me réfugier derrière les lacunes de cette mise en scène que j’ai choisie ? Ou derrière l’indigence de ce texte que j’ai écrit ? L’accumulation des casquettes dont j’ai fait preuve dans ce projet n’est pas propice à l’indulgence à mon égard en cas d’échec. Mon seul salut viendrait d’une contre-performance avérée de mon partenaire, mais ses progrès ces dernières semaines dans son appropriation du texte ne laissent que peu de doutes. Il est déjà sur scène et va bientôt attendre mon arrivée, il ne faut pas que je rate le signal sonore. Nous ne lui avons pas assez fait répéter cette scène inaugurale, j’ai soudain un doute. Je ne le vois pas et dois me fier aux réactions du public… qui ne réagit pas. Inquiétant, alors même que la salle n’a jamais été aussi remplie. A-t-il réussi à se synchroniser sur la bande son, à ne pas tout faire dans le désordre ? Non, probablement pas. C’est de ma faute, j’aurais dû planifier une séance de répétition supplémentaire… à moins que l’absence de réaction du public soit un signe positif ? Après tout, c’est notre grande première, nous n’avons pas fait de générale ni de filage en public, comment anticiper son comportement ? Je repense au texte, à la mise en scène. Aucune réaction, c’est que le public est attentif, que tout va bien. Tout doit bien aller. Ne pas penser. Pour moi, tout va bientôt commencer.
C’est à cause du manque de temps. Ce sera mon alibi, c’est décidé. Après 8 semaines pour tout préparer et à raison d’une séance hebdomadaire, comment pourrait-il en être autrement ? Ce challenge n’en aurait pas été un pour une troupe professionnelle pouvant consacrer ses journées à la préparation de ces projets, mais a des allures de mission impossible pour des amateurs comme nous qui ne trouvons jamais le temps nécessaire pour atteindre nos propres objectifs. Se contraindre à un calendrier aussi ambitieux, pour ne pas dire extravagant, aura été des plus stimulants mais au prix de nombreuses angoisses de dernière minute (la dernière minute correspondant approximativement au début des répétitions). Le texte a été revu jusqu’au dernier moment, une réplique a même été ajoutée hier. Voilà, il ne peut plus rien m’arriver ; si tout ne se passe pas bien, ce ne sera pas de ma faute mais celle du manque de temps pour préparer. Non, ce n’est pas une excuse valable, je connaissais ces contraintes en m’engageant dans ce projet. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Ne pas penser.
Mais avais-je vraiment le choix ? Lorsque le programme « carte blanche » nous a été proposé, j’y ai enfin vu la possibilité de réaliser ce qui me me motivait temps lorsque j’ai débuté le théâtre. Trouver un espace personnel d’expression, produire un travail avec une identité propre. Et faute de trouver un auteur dans lequel je me reconnaisse suffisamment pour en porter le message, le besoin d’écrire s’est fait pressant. La première version du texte a été écrite en quelques jours. Forcément décevante, mais suffisamment cohérente pour que je me permette de la partager avec la troupe pour recueillir leurs avis et critiques. L’accueil favorable de mes camarades, que je n’osais pas espérer en leur envoyant ce texte trop approximatif à mon goût, a été un élément décisif. La moivation affichée par Frédéric pour m’accompagner dans cette démarche a conforté cette motivation. Plus moyen de faire marche arrière. Ce projet artistique aura été celui dans lequel je me serais le plus investi personnellement, et je ne remercierai jamais assez les autres membres de la troupe de m’avoir laissé une totale liberté à toutes les étapes de sa préparation. Ils m’ont donné leur confiance, à moi de leur prouver qu’ils ont eu raison. Le signal sonore, j’ai dû le rater ! Non, c’est bon, ce n’est pas encore à moi. Ne pas penser.
Et si le texte ne passait pas ? Et si les nombreux monologues avaient pour effet d’endormir la salle dans les premières minutes ? Si la psychologie des personnages, que j’ai essayé de rendre crédible, leur semblait sans intérêt ? Tant pis. J’ai écrit, j’ai révisé ce texte autant que nécessaire et il correspond à présent à l’idée que j’avais en tête lors du premier jet. Je suis prêt à assumer la responsabilité de chaque phrase. On m’a demandé si j’étais vraiment allé à Helsinki, si les relations des personnages étaient inspirées de faits réels ; ça doit vouloir dire que certains au moins trouveront une cohérence dans cette histoire. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, il est trop tard pour avoir des remords. J’ai réalisé ce qui me tenait tant à coeur, je comprends aujourd’hui que le travail fourni ces dernières années pourrait se justifier ne serait-ce que pour ces quelques instants que je suis en train de vivre. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d’avoir accompli quelque chose et j’en suis heureux. Je sais à présent que j’en suis capable et que ce moment marque un nouveau départ pour moi. Les idées se sont tellement bousculées ces derniers mois qu’une vie ne suffirait pas à écrire tout ce que j’ai en tête, mais ma motivation n’a jamais été aussi grande pour continuer sur ce chemin. Lorsque le signal retentit, je ne sais pas encore que tout se passera comme prévu. Que malgré nos quelques approximations dans le texte et dans le jeu, nous parviendrons à exécuter à peu près convenablement ce à quoi nous nous étions préparés. Que l’accueil du public – dont on pourra certes douter de l’objectivité puisque constitué en grande partie de l’entourage des membres de la troupe – sera malgré tout des plus favorables. Que dans une heure, je retournerai en coulisses pour m’asseoir quelques minutes et repenser à toute cette aventure, le sourire aux lèvres. Pour l’heure, ne pas penser. Derrière le rideau, lorsque le signal sonore retentit, je ne sais qu’une chose : tout commence.

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