à la demi après huit. Horaire absurde mais on y était pourtant tous. Et même un peu en avance, histoire d’installer la salle, de briefer Florian et Gonzague, nos régisseurs (qui ont réalisé un travail impeccable bien qu’ayant découvert le programme du soir une heure avant les spectateurs), de régler les derniers détails avec David, notre merveilleux éclairagiste pour lequel nous espérons qu’un jour notre prestation sera à la hauteur du talent qu’il met à notre service, de laisser à Kevin, notre dévoué ouvreuse-barmaid le temps d’enfiler sa robe de soirée moulante (qu’il a finalement refusée sous prétexte que le décolleté était trop pigeonnant). En seulement quelques représentations, toute cette préparation, initialement fastidieuse, devient chaque fois un peu plus évidente, un peu plus cohérente. Chacun trouve sa place, les petits incidents de dernière minute sont rapidement réglés, tout est prêt à temps, tout se passe comme prévu. Enfin à peu près seulement, sinon quel serait l’intérêt du spectacle vivant ? Bref, la routine. On s’était donné rendez-vous, l’effervescence était partout.
Et si c’était là le principal enseignement de ces représentations ? Si le jeu de comédien, la conception de la scénographie s’acquièrent principalement en travaillant au cours des séances d’exercice et de répétition, chaque représentation est une source d’incertitude, de stress de dernière minute, de nouveaux éléments qui ne se passent jamais comme prévu sur le papier. En se fixant comme objectif de préparer un nouveau spectacle par trimestre, nous nous étions fixé un objectif ambitieux (voire un peu suicidaire, selon mon point de vue lorsque ce programme a été voté). Il s’agissait probablement ici du principal défi que nous ayons relevé, et, en toute immodestie, je pense qu’il s’agit sur ce point d’une réussite incontestable. Plus que de notre prestation dont je laisserai le public seul juge, la cohésion dont nous avons fait preuve pour y parvenir me restera probablement comme un motif évident de satisfaction. On s’était donné rendez-vous, c’était un pari un peu fou.
Pour un rendez-vous, il faut être au moins deux. Le contrat était rempli puisque les scènes jouées à cette occasion étaient exclusivement constituées de dialogues, tirés de registres variés alliant l’humour vaudevillesque de Sarah Kane au rationalisme aride d’Eugène Ionesco, les classiques académiques tels Jean-Michel Ribes ou Sébastien Thièry et les jeunes auteurs prometteurs à l’image de Jean Racine (retenez bien ce nom, on en parlera encore dans 10 ans). Bref, un peu de tout et surtout du n’importe quoi. Au rendez-vous, il y avait Alex qui tentait de battre le record olympique de rapidité en maquillage/démaquillage intégral entre deux scènes, et Elise qui parvenait miraculeusement à se faire trucider à deux reprises dans la soirée tout en revenant se faire applaudir lors des saluts (y a forcément un truc, faut qu’elle m’explique…). Au rendez-vous, il y avait Céline, dont la capacité à imprimer une telle sensualité dans ses interprétations nous confirme chaque jour, après seulement quelques mois de présence dans notre troupe, à quel point elle nous est dorénavant indispensable. Au rendez-vous, il y avait Baptiste et Frédéric pour un long baiser d’anthologie dont les autres membres de la troupe, cachés derrière le rideau pour contempler ce moment torride, se rappelleront longtemps, et un non moins mémorable tango chorégraphié et exécuté par Mickaël et Marie sur une scène de La Cantatrice Chauve, à faire pâlir de jalousie tout comédien s’étant produit au théâtre de la Huchette ces 50 dernières années. Au rendez-vous, il y avait… tant de choses à dire sur chacun d’entre nous qu’il serait vain de vouloir tout raconter ici. On s’était donné rendez-vous, deux à deux, chacun d’entre nous.
Et au rendez-vous, surtout, il y avait toi. Toi qui suis notre aventure depuis le début ou depuis peu, qui as voulu voir à quoi la troupe ressemblait sur les planches. Tu nous avais découverts lors de nos premières représentations et tes tendances masochistes ou l’absence de film convenable ce soir-là à la télé t’ont poussé à revenir. Tu nous as applaudis, tu as eu la gentillesse de venir nous saluer après la représentation, de nous faire part de tes compliments qui font tellement de bien sur le moment et de tes critiques qui nous aident à nous construire. Même si nous ne manquons jamais de te remercier à la fin de chaque représentation, ces quelques mots peuvent te sembler convenus et artificiels. Il n’en est rien. Sans ta présence, tout ce projet serait absurde, notre travail ne serait qu’un exercice vain. Merci pour le temps que tu nous consacres, pour les commentaires sincères que tu veux bien nous faire. Merci d’être venu, et encore plus d’être revenu, tu donnes un sens à notre aventure. On s’était donné rendez-vous ; tu y étais, merci beaucoup.